Pourquoi finit-on par ne plus voir notre partenaire ?
Il arrive un moment, dans certaines histoires d’amour, où la lassitude dans le couple s’installe.
L’autre est toujours là, mais quelque chose s’émousse.
Vous connaissez sa voix au réveil, sa façon de tenir sa tasse de café, ses petites manies, ses silences.
Vous savez presque ce qu’il va répondre avant même qu’il ait parlé.
Et peu à peu, vous avez l’impression d’avoir fait le tour.
Mais si cette lassitude amoureuse ne venait pas de l’autre ?
Et si elle venait du fait que vous avez cessé de véritablement le rencontrer ?
Lorsque deux personnes se rencontrent, ce sont deux univers qui entrent en relation.
Deux histoires.
Deux mémoires.
Deux corps.
Deux sensibilités.
Deux imaginaires.
Deux façons de ressentir le monde.
Deux mondes intérieurs qui ne pourront jamais être totalement connus par l’autre.
Au début, nous le savons.
Nous sommes curieux.
Nous observons.
Nous questionnons.
Nous découvrons.
Chaque détail nous intéresse parce qu’il nous est encore étranger.
Puis le temps passe.
Et quelque chose de très humain se produit :
nous transformons progressivement la en une représentation mentale.
Nous ne rencontrons plus seulement l’être vivant.
Nous rencontrons ce que nous croyons savoir de lui.
Il est comme ça.
Elle réagit toujours comme ça.
Il n’aime pas ça.
Elle est trop sensible.
Il est distant.
Elle est exigeante.
Je sais ce qu’il pense.
Je sais pourquoi elle fait ça.
Et sans nous en rendre compte, nous avons commencé à remplacer l’être par l’idée que nous avons de l’être.
La routine n’est pas nécessairement l’ennemie du couple. Elle peut même être rassurante.
Elle crée des repères, de la sécurité, une forme de stabilité.
Le problème apparaît lorsque la familiarité devient une certitude. Lorsque nous ne sommes plus dans :
« Je découvre qui tu es. »
mais dans :
« Je sais qui tu es. »
À partir de là, la relation peut progressivement perdre son relief.
Le même visage.
Les mêmes conversations.
Les mêmes réactions.
Les mêmes habitudes.
Et la lassitude dans le couple peut commencer à s’installer.
Pas forcément parce que l’amour a disparu.
Mais parce que la curiosité s’est endormie.
Notre cerveau est une formidable machine à prédire.
Il cherche des régularités, classe les informations et automatise ce qui est connu.
C’est une merveilleuse économie d’énergie.
Mais dans une relation, cette mécanique peut devenir un piège.
À force d’observer votre partenaire, votre cerveau construit une représentation mentale de lui.
« Il est comme ça. »
« Elle réagit toujours comme ça. »
« Je sais comment il fonctionne. »
« Je sais ce qu’elle pense. »
Et progressivement, votre cerveau ne cherche plus autant à découvrir.
Il cherche à confirmer ce qu’il croit déjà savoir.
Le biais de confirmation, notamment, nous pousse à remarquer plus facilement les informations qui confirment ce que nous croyons déjà.
Si j’ai décidé que mon partenaire est égoïste, je verrai les moments où il pense à lui.
S’il m’a semblé qu’il est devenu froid, je remarquerai ses silences.
Si je crois qu’elle me critique constamment, mon attention se dirigera naturellement vers ses critiques.
Et tout ce qui contredit mon histoire risque de devenir moins visible.
Le cerveau ne ment pas.
Il sélectionne.
Et à force de sélectionner les mêmes informations, il finit par construire une réalité qui semble évidente.
C’est ainsi que l’évidence peut devenir l’ennemie de la rencontre.
Parce que lorsque je crois savoir…
je ne cherche plus.
Le mental aime saisir.
Comprendre.
Nommer.
Classer.
Conclure.
Une fois qu’il a réussi à mettre quelque chose dans une case, il peut passer à autre chose.
C’est confortable.
Mais le vivant ne tient jamais complètement dans une case.
Pour rencontrer réellement quelqu’un, il faut parfois accepter de ne pas savoir.
Déposer ses certitudes.
Ses interprétations.
Ses projections.
Ses filtres narcissiques.
Ses attentes.
Ses souvenirs.
Ses « toujours ».
Ses « jamais ».
Ses : « Je sais très bien pourquoi il fait ça. »
Tout ce qui se trouve entre vous et l’autre.
Car parfois, ce qui nous sépare n’est pas une distance réelle.
C’est tout ce que nous avons placé entre nous et lui.
Nous ne regardons plus directement.
Nous regardons à travers.
À travers notre histoire.
À travers nos peurs.
À travers notre besoin d’avoir raison.
À travers ce que nous attendons de lui.
À travers ce que nous croyons qu’il devrait être.
Et lorsque tous ces filtres tombent, même quelques secondes, quelque chose d’étrange peut se produire :
l’autre redevient étranger.
Et c’est une très bonne nouvelle.
Plotin écrivait :
« L’âme devient ce qu’elle contemple. »
Je trouve cette phrase est vertigineuse.
Car elle nous oblige à regarder ce que nous nourrissons quotidiennement par notre attention.
Que contemplez-vous chez votre partenaire ?
Ses défauts ?
Ses manquements ?
Ce qu’il ne fait pas ?
Ce qu’il devrait faire ?
Les blessures du passé ?
Les mêmes disputes ?
Les mêmes scénarios ?
Ou êtes-vous encore capable de contempler ce qui est là, maintenant ?
Le simple.
L’ordinaire.
Le détail.
Le presque rien.
Ce que vous n’aviez jamais remarqué.
Ce qui n’a pas encore de nom.
Ce qui échappe à votre histoire.
Le vivant.
Cette idée peut sembler radicale. Et pourtant, elle mérite d’être regardée de plus près.
Lorsque je dis : « Je connais cette personne. »
De quoi je parle exactement ?
Je connais son passé.
Ses habitudes.
Ses anciennes réactions.
Les choses qu’elle m’a déjà montrées.
Les comportements que j’ai observés mille fois.
Mais tout cela appartient déjà, en partie, à ce qui a été.
Je connais ce qu’elle a fait.
Ce qu’elle a dit.
Ce qu’elle était.
Mais est-ce que je regarde encore ce qui est en train de naître en elle ?
Ce qui change ?
Ce qu’elle ressent aujourd’hui ?
Ce qu’elle ne sait peut-être même pas encore formuler ?
Lorsque je contemple uniquement ce que je crois connaître, je contemple finalement quelque chose qui appartient au passé.
Je regarde le vivant à travers ce qui est déjà mort.
Et je m’étonne ensuite de ne plus rien ressentir.
Nous voulons du nouveau.
Du spectaculaire.
De l’intense.
Du différent.
Un voyage.
Une aventure.
Une nouvelle rencontre.
Une nouvelle histoire.
Une nouvelle sensation.
Comme si notre vie devait constamment produire suffisamment de stimulation pour maintenir notre attention éveillée, pour nous sentir vivant.
Notre système de récompense est effectivement sensible à la nouveauté, à l’anticipation et à la récompense. La dopamine joue notamment un rôle important dans les mécanismes de motivation, d’apprentissage et de recherche de récompense.
Mais nous faisons parfois un raccourci :
nous confondons stimulation et vitalité.
Et nous devenons tellement habitués à chercher ce qui nous excite que nous perdons la capacité de goûter ce qui nous nourrit.
C’est l’un des paradoxes de notre époque. Nous avons accès à une quantité vertigineuse de stimulation.
Des milliers d’images.
Des centaines de contenus.
Des rencontres potentielles.
Des voyages.
Des expériences.
Des possibilités.
Toujours quelque chose de nouveau à regarder, à acheter, à essayer, à désirer.
Et pourtant, nous avons parfois de plus en plus de mal à habiter ce qui est là.
Un café chaud.
Une main posée dans une main.
Un rayon de soleil sur le visage.
Le silence dans une pièce.
Une conversation sans téléphone.
Un être aimé depuis dix ans.
Une respiration.
Un sourire.
La présence tranquille de quelqu’un qui partage notre quotidien.
Nous cherchons l’extraordinaire parce que nous sommes devenus fatigués, lassés, parfois même usés par l’ordinaire.
La lassitude dans le couple n’est pas toujours le signe que la relation manque de quelque chose.
Elle est souvent le signe que notre attention s’est émoussée.
Plotin nous invite, d’une certaine manière, à une question essentielle :
Que choisissons-nous de contempler ?
Si vous contemplez les défauts de votre partenaire, les défauts prennent toute la place.
Si vous contemplez les frustrations, la relation devient une somme de frustrations.
Si vous contemplez ce qui manque, vous vivez dans le manque.
Mais si vous recommencez à contempler le vivant ?
Alors quelque chose change.
Pas forcément chez l’autre.
Dans votre perception de l’autre.
Et c’est immense.
Parce qu’en réalité, nous ne sommes pas épuisés par la personne que nous aimons.
Nous sommes épuisés par l’histoire que nous nous racontons à son sujet.
Essayez une expérience.
Pas besoin de partir à Bali, ni de réserver une suite dans un palace ou de réinventer votre sexualité ce soir.
Asseyez-vous simplement à côté de cette personne.
Et imaginez, pendant quelques instants, que vous ne l’avez jamais rencontrée.
Vous ne connaissez pas son histoire.
Vous ne connaissez pas ses défauts.
Vous ne connaissez pas ses habitudes.
Vous ne savez pas comment elle réagit.
Vous ne savez pas ce qu’elle pense.
Vous ne savez pas ce qu’elle va dire.
Regardez-la.
Puis demandez-vous :
Si je n’avais jamais rencontré cette personne auparavant, qu’est-ce que je ressentirais en la découvrant maintenant ?
Qu’est-ce que vous remarqueriez ?
Son regard ?
Sa voix ?
Ses mains ?
Sa façon de bouger ?
Son énergie ?
Sa vulnérabilité ?
Sa présence ?
Puis une deuxième question :
« Qu’est-ce que je ne sais pas encore de cette personne ? »
Laissez la question ouverte.
Ne cherchez pas immédiatement une réponse.
Parce que le mental adore les réponses.
Mais le désir a besoin de questions.
Peut-être que la véritable intimité ne consiste pas à pouvoir dire :
« Je te connais. »
Mais plutôt :
« Je te connais… et je sais que je ne te connais jamais complètement. »
Je sais que tu as un monde intérieur auquel je n’aurai jamais totalement accès.
Je sais que tu changes, que tu peux me surprendre.
Je sais que quelque chose en toi m’échappera toujours.
Et je peux rester là.
Curieux.
Présent.
Disponible.
Sans chercher immédiatement à comprendre.
Sans réduire.
Sans enfermer.
Sans posséder.
Deux univers qui se rencontrent, pas deux moitiés qui fusionnent.
Nous croyons parfois qu’il faut changer de décor pour retrouver de la vie.
Changer de partenaire, de sexualité, de quotidien, de pays.
Changer quelque chose.
Mais peut-être que ce que nous cherchons n’est pas toujours ailleurs.
Peut-être que nous cherchons simplement à retrouver notre capacité à être touché par ce qui est là.
La lumière sur le visage de celui que nous aimons.
Sa main.
Son rire.
Une phrase que nous n’avions jamais vraiment entendue.
Une vulnérabilité que nous n’avions jamais regardée.
Un silence.
Une présence.
Le miracle parfaitement ordinaire d’un être humain qui existe devant nous.
Avant de conclure que votre couple est devenu trop ordinaire, de penser qu’il vous faut davantage d’intensité, de chercher une nouvelle personne pour ressentir à nouveau quelque chose…
Posez-vous cette question :
« Est-ce que je suis encore capable de contempler le vivant chez cette personne ? »
Et une autre :
« Qu’est-ce qui se passerait si je déposais, pour un instant, tout ce que je crois savoir d’elle ? »
Peut-être découvririez-vous que votre partenaire n’est pas devenu moins intéressant.
Peut-être que votre couple n’est pas devenu moins vivant.
Peut-être que votre regard est simplement devenu trop plein…Plein de souvenirs, de certitudes, de projections, d’attentes, d’histoires.
Et qu’il ne reste plus beaucoup de place pour la rencontre.
Alors faites de la place.
Déposez les certitudes, les évidences, tout ce qui vous sépare de l’autre.
Et regardez.
Pas ce que vous savez, ni ce que vous pensez ou ce que vous espérez.
Ce qui est là.
Car l’autre n’est pas un paysage que vous avez fini d’explorer.
Il est un univers vivant.
Et vous aussi.
Deux univers qui, chaque jour, ont encore la possibilité de se rencontrer.
« L’âme devient ce qu’elle contemple. » — Plotin
Alors la question n’est peut-être pas : « Qu’est-ce qui manque à mon couple ? »
Mais : « Qu’est-ce que je regarde encore… et qu’est-ce que je ne regarde plus ? »
La plupart du temps, la lassitude dans le couple ne signifie pas que l’amour est terminé.
Elle révèle souvent une déconnexion plus profonde : de soi, de ses émotions, de son désir… et de la manière dont on regarde l’autre.
Avant de chercher ailleurs, comprendre ce qui s’est passé dans le lien.
Je vous accompagne à comprendre ce qui, avec le temps, a pu figer votre regard sur l’autre : les projections, les certitudes, les automatismes et les mécanismes qui éloignent peu à peu de la rencontre.
Parce que retrouver du lien ne consiste pas toujours à changer de partenaire ou à chercher davantage d’intensité. Parfois, il s’agit d’apprendre à regarder autrement, écouter autrement et rencontrer à nouveau celui ou celle qui partage votre vie.
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